INTERVIEW : Dimitri SANGA, Directeur du Bureau régional multisectoriel de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Ouest (Sahel)

Dimitri Sanga
Dimitri Sanga

Nommé en septembre 2018 Directeur du Bureau régional multisectoriel de l’UNESCO pour l’Afrique de l’Ouest (Sahel) à Dakar (Sénégal), Dimitri Sanga est titulaire d’un Doctorat et d’un Master en Economie avec spécialisation en économétrie de l’Université Laval (Canada). En 2005, il intègre la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies – UNECA (Addis Abeba, Ethiopie), où il occupe plusieurs fonctions jusqu’en 2013, dont le poste de Directeur de la Division des statistiques. Avant de rejoindre Dakar, M. Sanga était depuis septembre 2013, le Directeur et Représentant du Bureau sous-régional pour l’Afrique de l’Ouest de la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies basé à Niamey (Niger). Dans cette interview, il nous édifie sur es actions menées par l’UNESCO pour amoindrir les conséquences de la crise du Covid19 en Afrique de l’Ouest et notamment au Sahel.

En dehors du risque sanitaire, des inquiétudes subsistent sur le risque économique qu’engendre le COVID-19 et dont on voit déjà quelques manifestations. Tous les secteurs de la vie économique seront impactés y compris celui de la Culture. Quel état des lieux dressez-vous sur les conséquences de cette crise, concernant ce secteur dans les pays que vous couvrez ?

Depuis que la COVID-19 a frappé à la porte du continent, les gouvernements africains, tirant certainement les leçons de ce qui s’est passé dans les régions atteintes en premier, ont pris une série de mesures en vue de contrer et/ou minimiser la transmission de cette maladie, et je tiens à les féliciter pour cette proactivité.
Toutefois, comme vous le dites, ces mesures ont eu des implications qui vont bien au-delà de la sphère sanitaire. Quand bien même nous pouvons nous féliciter du fait que l’ampleur de la pandémie n’a pas atteint les prédictions de certains observateurs qui prédisaient le pire pour le continent, il n’en demeure pas moins que la situation est préoccupante.
En ce qui concerne le secteur de la culture, les incidences ne se sont pas fait attendre.
En effet, le secteur de la culture et particulièrement les filières du spectacle vivant, l’évènementiel et la prestation de services en direct, ont été frappés de plein fouet notamment du fait qu’elles sont tributaires de la présence d’un public. Bon nombre d’artistes et créateurs, d’entreprises culturelles sont simplement privées de revenus et cela depuis mars dernier.
Comme affirme, à juste titre, le Président de la Fédération Nationale des Artistes du Mali, Alioune Ifra Ndiaye, les artistes se «retrouvent automatiquement à 100% au chômage ».
Depuis l’arrivée de la COVID-19 sur le continent, les lieux de production et de diffusion culturelles ont fermé (90% des musées, sites de patrimoine, cinémas, salle de représentations, galeries d’art, studios d’enregistrement, librairies…).
Des grands évènements tels que la Biennale de Dakar prévue en Mai 2020, de nombreux concerts, des festivals ont été reportés et annulés.
Seulement au Sénégal, 83% des contrats passés avec des artistes de la scène ont été annulés jusqu’à la fin 2020.
Cela se traduit par une perte d’au moins 600 milliards de francs CFA selon l’Association des Musiciens du Sénégal (AMS).
On peut donc affirmer que les mesures restrictives prises il y a 3 mois dans les pays de la région, ont eu un impact direct sur ce secteur qui, bien que fragile, contribue à nos économies avec un nombre non négligeable d’emplois (6,72% de l’emploi total en Afrique du Sud pour 2015 ou 3% au Burkina en 2014) et a privé de revenus la majorité des parties prenantes notamment les artistes, créateurs, producteurs et autres professionnels de la culture.
Dans des pays comme le Cap Vert où le tourisme représente un peu plus de 40% du PIB, mais aussi dans des pays comme la Gambie ou le Sénégal, où le secteur représente entre 8 et 11% du PIB national, l’arrêt des activités pose de sérieux problèmes..

Pour réduire l’impact négatif de cette crise, les Etats mais aussi les institutions internationales ont pris un certain nombre de mesures de soutien et d’accompagnement. Quelles sont les actions entreprises par l’Unesco en ce sens ?

L’UNESCO, en appui aux actions des gouvernements, a été sur tous les fronts où elle a un avantage comparatif avéré : éducation, sciences humaines et sociales, sciences naturelles, culture, communication et information.
Dans le domaine de l’éducation par exemple, l’UNESCO eu égard au fait que plus de 1,5 milliards d’apprenants se sont retrouvés cloîtrés à la maison dont plus de 300 millions sur le continent africain, la première action a consisté à mobiliser, sous le leadership de la Directrice générale de l’UNESCO, Madame Audrey Azoulay, les partenaires au sein d’une Coalition Mondiale pour l’Education. Le Bureau régional de l’UNESCO à Dakar a ainsi apporté, en matière d’éducation, un appui technique aux pays d’Afrique de l’Ouest, et notamment au Burkina Faso, au Niger et au Sénégal, afin d’assurer la continuité pédagogique pour l’ensemble des élèves privés d’école.
Par ailleurs, l’Institut de statistique de l’UNESCO (ISU), conjointement avec la Banque mondiale et l’UNICEF, travaillent au monitoring et au suivi de l’impact de la fermeture des écoles et des réponses éducatives proposées par les gouvernements afin d’assurer la poursuite des enseignements pour le plus grand nombre d’élèves.
Dans le domaine de la culture, ces trois derniers mois, l’UNESCO a activement mobilisé la communauté internationale pour améliorer l’accès à la culture et au patrimoine en ligne, pour soutenir la résilience des artistes et pour réunir les gouvernements afin de trouver des solutions politiques. La mobilisation de partenaires notamment des principales organisations intergouvernementales et banques de développement pour renforcer la coopération régionale et interrégionale en faveur de la culture dans les efforts de relèvement, fait également partie de la réponse tout comme la concertation au plus haut niveau avec le Forum de Ministres qui, fin avril, réunissait plus de 130 Ministres afin d’examiner l’impact de la pandémie au plan national et partager les mesures pour y répondre.
Pour finir, je voudrais mentionner des actions de soutien d’urgence à nos partenaires au niveau national que ce soit dans des actions de protection et mise en valeur du patrimoine (Sénégal, Cabo Verde etc..) avec des visites virtuelles Instagram et Facebook des 7 sites sénégalais du patrimoine mondial « Vue d’Afrique » et maintenant sur des supports et classes à la TV éducative.
Dans le domaine des sciences humaines et sociales, depuis l’irruption de la pandémie, le Bureau Régional de l’UNESCO à Dakar (BReDa) a lancé l’initiative « LES LABORATOIRES DE LA COVID-19 » avec une série de 10 premiers Webinaires programmés en juin, juillet, août 2020 qui consistent en une réflexion au triple niveau national, régional et inter-régional.
Dans le domaine de la communication et de l’information, en dehors de la formation des journalistes et professionnels des médias, le BReDa a travaillé avec ces derniers et les autres couches de la population pour relayer la bonne information sur la pandémie, éviter la désinformation et l’infodémie en cette ère des médias sociaux.

Le fait qu’en Afrique, la majorité des entrepreneurs culturels évoluent dans le secteur informel ne rend-il pas l’appui de l’Unesco à leur endroit beaucoup plus difficile ? Comment faites-vous pour parer à cet état de fait ?

Les structures qui sont susceptibles d’être fortement impactés sont les entreprises informelles et toutes les micro entreprises et les entrepreneurs indépendants du secteur culturel et créatif (art vivants, édition, patrimoine…). La croissance qui a caractérisé ces sous-secteurs ces dernières années est presque balayée pour ces structures qui se remettront difficilement d’une telle récession. D’autres naîtront cependant, mais les conséquences socio-économique et la précarité des travailleurs seront importantes.
C’est pourquoi les associations d’artistes, de créateurs, appellent les Etats à l’aide et au soutien. Il est important qu’ils soient écoutés.

S’agissant des biens culturels, et plus particulièrement des sites classés Patrimoine mondial, comment l’Unesco s’emploie-t-elle à assurer leur protection ?

Des nombreuses mesures ont été mises en place pour protéger les sites de patrimoine mondial. Parmi ces initiatives, je voudrais souligner d’une part la plateforme qui a été mise en ligne pour partager comment les gestionnaires de ces sites (Timbuktu, Cidade Vehla nous racontent comment ils font face à la crise ). De plus, une carte interactive concernant l’accès aux sites du patrimoine mondial est mise à jour quotidiennement.
L’UNESCO fait un travail de proximité avec les gestionnaires des 17 sites de patrimoine mondial couverts par le Bureau de Dakar et a apporté au besoin un soutien d’urgence. Un effort particulier a été fait à travers des campagnes sur les réseaux sociaux pour lutter contre le trafic illicite de biens culturels qui peut s’intensifier dû au confinement des professionnels en charge et à la fermeture des sites et musées restant sans surveillance.

Le secteur de l’éducation a également été durement impacté par cette crise du Covid -19, quelles réponses le Bureau régional apporte-t-il pour pallier à cette problématique, notamment dans les pays du sahel ?

Dans un contexte où il ne faut laisser personne en rade, les solutions proposées dans le cadre de la continuité pédagogique pour les apprenants et les enseignants dans les pays du Sahel et décrites précédemment sont combinées à des actions sur l’éducation à la citoyenneté et la prévention de l’extrémisme violent. Ce sont des axes d’intervention de l’UNESCO dans cette zone qui ont été accentués suite à pandémie de la COVID-19.
Par ailleurs, le Bureau de l’UNESCO à Dakar en tant que chef de file des Partenaires techniques et financiers pour l’éducation et la formation au Sénégal, facilite les consultations et l’établissement de partenariats dans la lutte contre la pandémie, la réouverture des écoles et la préparation d’un système éducatif résilient. Nous avons accompagné le Gouvernement dans l’élaboration du plan technique global pour le renforcement de l’enseignement et de l’apprentissage à distance, avec le soutien de Microsoft – une collaboration qui a été rendue possible grâce à la Coalition Mondiale pour l’Education.

La presse a fait échos de certaines initiatives africaines susceptibles d’être un remède au Covid-19 (Madagascar par ex.). Dans quelle mesure, l’UNESCO, en tant qu’agence des Nations Unies ayant un mandat dans le domaine de la science, soutient-elle ces initiatives ?

Dès l’avènement de la pandémie sur le continent, les scientifiques africains ont été interpellés pour leur (in)capacité de donner des réponses à la crise sanitaire.
Alors que certains observateurs pointent du doigt les problèmes structurels auxquels font face les scientifiques africains, il n’en demeure pas moins que ces derniers ont rivalisé d’ingéniosité pour préparer des respirateurs, des solutions de gel hydro alcooliques ainsi que d’autres équipements médicaux malgré les moyens limités. Des initiatives pour trouver des solutions curatives et/ou vaccinales ont aussi été notées ci et là à travers le continent. L’initiative malgache est l’une d’entre elles et une de celles qui a fait l’objet d’une visibilité certaine notamment parce qu’elle est portée par les plus hautes autorités du pays.
L’UNESCO encourage toutes les initiatives à travers le monde qui vont dans le sens de trouver des solutions à cette crise qui accable le monde entier. Sous le leadership de la Sous directrice générale en charge du Secteur des sciences naturelles de l’UNESCO, des webinaires ont été organisés avec les ministres en charge de la science et de l’innovation à travers le monde pour discuter de cette coopération. Nous osons croire que cette coopération permettra de tirer profit des recherches et initiatives en cours à travers le monde dans la recherche des solutions à la pandémie incluant celle malgache selon les protocoles habituels.

Propos recueillis par A.S. Touré

©Magazine BUSINESS AFRICA – Juillet 2020