L’Afrique doit-elle s’inspirer du modèle économique vietnamien ? Ousmane DIONE Directeur Pays à la Banque Mondiale donne son point de vue.

Ousmane Dione
Ousmane Dione

M. DIONE a été pendant 4 ans (2016-2020) le Directeur pays de la Banque mondiale pour le Vietnam, avec un portefeuille de 7 milliards USD reparti en 43 projets et un staff de 125 personnes réparties entre Hanoï la capitale administrative et Ho Chi Min Ville la capitale économique. Formé aux universités de Dakar et Lyon 3, il est titulaire d’un Doctorat en hydrologie et climatologie. L’essentiel de son parcours professionnel se déroule au sein du Groupe de la Banque mondiale qu’il rejoint en 2000 comme professionnel junior. Depuis lors il gravira tous les échelons opérationnels et managériaux au sein de l’institution en occupant différentes fonctions dans 4 régions opérationnelles de la Banque, notamment en Afrique, en Asie du Sud, en Amérique Latine et en Asie du Sud-est.

Au lendemain de cette interview, M.DIONE a reçu une nouvelle affectation professionnelle, cette fois sur le continent africain.

On qualifie aujourd’hui le Vietnam de nouveau « Tigre » asiatique, vous qui avez passé tant d’années à étudier l’économie de ce pays, partagez-vous cette affirmation ?

Ce qualificatif est entièrement mérité. Non seulement le Vietnam a enregistré la croissance du revenu par habitant la deuxième la plus rapide au monde depuis 10 ans, (il est seulement devancée par la Chine) mais encore, il a presque réussi à éradiquer la pauvreté extrême du pays.
Le taux de pauvreté (soit un revenu inférieur à $1.9 par jour selon la Banque mondiale) a baissé de 50 % du début des années 1990 à moins de 2 % en 2019.
Concernant l’accès à l’énergie, le Vietnam est passé de 14% de sa population ayant accès a l’électricité en 1987 a 98% en 2019. Bref, le Vietnam est l’exemple parfait qu’une croissance rapide et inclusive est possible dans la durée.

Quelles réformes économiques prioritaires, le Vietnam a t-il mené ces dernières années ?

Il m’est difficile de résumer en quelques phrases l’ensemble des réformes qui ont permis la réussite du modèle Vietnamien. Je voudrais toutefois en souligner trois qui me paraissent extrêmement importantes et qui pourraient inspirer bon nombre de pays africains aujourd’hui. La première réforme a été la «révolution du monde agricole » en soutenant une augmentation du rendement, notamment du riz dont la production s’est multipliée par six au cours des dernières 25 années.
Cette réforme a permis d’accroitre le revenu des paysans qui constituent encore la majorité de la force de travail du pays.
Elle a également permis d’assurer la sécurité alimentaire puisque le Vietnam est devenu un des premiers exportateurs mondiaux de riz, alors qu’il importait cette denrée à la fin des années 1980.
En fait, depuis cette année le Vietnam est devenu le premier pays exportateur de riz au monde devant l’Inde et la Thaïlande.
La deuxième réforme, qui a suivi la première, a été de pouvoir créer des emplois productifs pour la majorité de sa jeunesse au cours des dernières décennies.
En ouvrant le pays aux investissement étrangers avec la réforme du Doi Moi, le Vietnam a réussi sa transformation industrielle.
Aujourd’hui, le pays abrite des usines de Samsung et Apple, par exemple. L’arrivée de ces investisseurs a permis la création de millions d’emplois, avec des revenus plus élevés que dans des secteurs traditionnels, générant ainsi un cercle vertueux de développement économique au cours du temps.
La troisième réforme que je désire mettre en exergue est celle du capital humain.
Aujourd’hui tous les enfants vietnamiens terminent leur éducation primaire et un nombre croissant va jusqu’à la fin du cycle secondaire.
Ce qui est essentiel de comprendre est que la fréquentation croissante des écoles ne s’est pas faite au détriment de la qualité car, selon l’OCDE, les élèves vietnamiens sont parmi les plus qualifiés en fin de sixième primaire.
Cet effort s’est aussi construit autour de la volonté d’offrir une chance égale à tous les enfants du pays, indépendamment de leur milieu social et de leur genre.

Quelle est la structure économique du Vietnam et en quoi son modèle peut-il être un exemple pour les pays africains ?

A la fin des années 1980, le Vietnam était un des pays les plus pauvres de la planète qui après de années de guerre était proche de la faillite économique. Cette description correspond malheureusement à plusieurs pays africains dont la fragilité tant politique qu’économique n’a pas besoin d’être rappelée. Aujourd’hui, le Vietnam s’est radicalement transformé. Sa force de travail s’est progressivement déplacée du monde de l’agriculture vers celui de l’urbain, avec des emplois dans les industries et les services.
Le pays s’est ouvert au monde avec un montant cumulé de ses exportations et importations qui est deux fois supérieur à celui de son revenu national.
D’ailleurs le Vietnam est devenu la première destination des investissements directs étrangers (FDI en terme anglo-saxon) dans l’espace ASEAN (Associations des Nations de l’Asie du Sud Est) et une des économies les plus ouvertes au monde avec plus de 130 accords commerciaux libres.
J’ose penser que cette transformation pourrait inspirer presque tous les pays du continent africain mais, peut-être, plus particulièrement l’Éthiopie, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, qui sont tous à la recherche d’une transformation de leur économie à travers une plus grande ouverture économique et la création d’emplois à haute valeur ajoutée.

Le Vietnam est souvent qualifié de pays très endetté, avec une dette publique avoisinant 60 % du PIB, n’est-ce pas là une lacune majeure ?

Il est vrai que l’endettement du Vietnam avait augmenté sensiblement à la suite de la crise financière mondiale en 2009 pour atteindre plus de 60 % du PIB en 2016.
Or, depuis, le gouvernement a mené une politique budgétaire prudente ce qui lui permis de réduire son endettement de près de 7 points du PIB au cours des trois dernières années. Cette performance est remarquable si bien que le niveau d’endettement du pays est aujourd’hui autour de 54 % du PIB, ce qui parait gérable tant dans le court que le moyen terme.
Je tiens à souligner que cet allègement de la dette s’est accompagné par un allongement des maturités et une réduction du risque change, réduisant encore les plus les risques de surendettement dans la durée.

Ne pensez-vous pas que le contexte du COVID-19 pourrait avoir un impact négatif sur la croissance économique vietnamienne ? Pourrait-il continuer sur sa lancée ?

Jusqu’à présent, le Vietnam s’est démarqué du reste du monde par une gestion exceptionnelle de la crise du COVID-19.
En dépit de partager une frontière commune avec la Chine, le pays a réussi à contrôler la pandémie.
A ce jour, le Vietnam ne compte aucun mort et moins de 400 personnes ont infectées par le coronavirus.
Cette réussite, reconnue par de nombreux observateurs étrangers, a reposé sur la combinaison de mesures drastiques et courageuses au début de l’épidémie (les écoles ont été fermées et les voyages en Chine interdits avec une fermeture des frontières dès le début février), d’une approche ciblée de tests et de quarantaine ainsi que d’une campagne d’information intensive auprès des populations qui ont joué leur partition en étant disciplinée pour minimiser la contagion communautaire.
Cette résistance au plan sanitaire s’est répercutée au plan économique car la plupart des mesures de distancions sociales et de restrictions de mobilité ont pu être levées au niveau interne à parti de la fin avril si bien que les dommages sur l’économie ont pu être globalement maitrisés.
Bien que des secteurs et des personnes demeurent en souffrance (comme les activités liées a l’industrie touristique et les loisirs), la Banque mondiale prévoit que le taux de croissance de l’économie vietnamienne devrait dépasser 3 % en 2020. Si ce taux représente moins de la moitié de ce qui avait été prévu avant la crise, il continuerait de faire du Vietnam l’une des économies les plus dynamiques de la planète.
Personnellement, je pense même que la crise du COVID-19 présente une opportunité unique pour le Vietnam de solidifier sa performance économique dans les années à venir.
En précédant la plupart des pays dans la sortie de la crise actuelle, le pays se trouve en mesure d’attirer davantage d’investissements étrangers, notamment de la part des entreprises qui cherchent à se diversifier de la Chine.
Le Gouvernement a aussi compris que le monde de demain privilégiera les activités virtuelles et a donc accéléré la digitalisation de l’économie au cours de derniers mois.
Bref, je suis convaincu que le Vietnam est une réussite économique qui peut servir d’inspiration à bon nombre de pays en voie de développement, notamment sur le continent Africain.
Après tout, rares sont les exemples de pays qui ont réussi à quintupler le revenu moyen de leur habitant et à pratiquement éradiquer la pauvreté en moins de 25 ans.

Propos recueillis par A. Touré

©Magazine BUSINESS AFRICA – 2020