Sékou OUEDRAOGO – Président de l’African Aeronautics & Space Organisation (AASO)

Sekou Ouedraogo
Sekou Ouedraogo

Sékou Ouedraogo est un ingénieur franco Burkinabé, diplômé de l’école d’ingénieurs polytechniques de Nantes (POLYTECH’NANTES) et titulaire d’un master de l’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris(ENSMP) /UVSQ . Après une expérience chez EADS LV (Launch Vehicule), comme Ingénieur chargé de régulation du troisième étage du lanceur Ariane 5 ESCA, il intègre le groupe SAFRAN. Dans ce groupe, Sékou Ouedraogo contribuera au développement de nombreux projets en propulsion aéronautique. Il occupe actuellement la fonction de chef de projet aéronautique chez SAFRAN AIRCRAFT ENGINES pour lequel il travaille depuis de nombreuses années. Convaincu de l’apport des outils aéronautiques et spatiaux pour le développement durable du continent africain, M. Ouedraogo a fondé en 2016 l’African Aeronautics & Space Organisation (AASO) dont il est le président. A ce titre, il intervient dans de nombreux médias internationaux sur les questions d’aéronautiques et spatiales en lien avec le développement durable de l’Afrique. Il a bien voulu accorder une interview au Magazine BUSINESS AFRICA, pour présenter les objectifs de l’AASO, et nous livrer ses analyses sur les enjeux actuels et futurs de l’industrie spatiale pour le continent africain.

Pourquoi avoir créé l’African Aeronautics & Space Organisation ? Quels sont ses objectifs ?

Après avoir écris mon ouvrage en 2015 : « L’agence Spatiale africaine, vecteur de développement », dans lequel je proposais aux décideurs africains de créer une agence spatiale continentale pour le développement durable de l’Afrique, on m’a demandé alors, comment concrétiser ces écrits. Suite à de nombreuses réflexions, j’ai décidé de créer l’African Aeronautics & Space Organisation (AASO) dont je suis le président. Cette organisation aborde la question de la problématique de l’utilisation des drones et outils aéronautiques, pas uniquement les outils spatiaux. Elle est basée à Paris pour des contraintes liées à la localisation de certains de ses membres dirigeants. Nous avons, bien entendu, un bureau en Afrique, situé au Burkina Faso, où sont localisés des membres dirigeants. Nous avons également des représentants au Gabon, en Afrique du Sud, au Bénin et bientôt Ghana.

S’agissant des objectifs, nous voulons à travers cette organisation, convaincre les décideurs africains d’utiliser les outils aérospatiaux et aéronautiques pour le développement durable du continent. Pour cela nous usons de beaucoup de pédagogie, en organisant des évènements autour de ces problématiques (colloques, forums, etc..), mais aussi la création de projets de développement sur le terrain utilisant ces outils ainsi que des interventions régulières dans des médias TV/radio/journaux.

Par ailleurs, nous organisation avec avec l’agence spatiale française : le CNES (Centre National d’Etudes Spatiales), un concours de start up ACTINSPACE 2020 pour l’Afrique. Ce concours est international et l’AASO l’organise au Burkina, au Ghana et au Nigéria et cherchons des partenaires pour cet évènement international dont les finales nationales respectives se dérouleront les 13 et 14 Novembre 2020 et la finale internationale en France en Janvier 2021.

Quels enjeux, l’espace représente-t-il pour les pays africains ?

Tout d’abord il y’a un enjeu politique avec l’Union Africaine (UA) dont la feuille de route qui est l’agenda 2063 met l’accent entre autres, sur 4 axes de développement en lien direct avec l’utilisation du satellite. Le premier axe est l’Agriculture, les Ressources Naturelles et l’Eau, le deuxième axe concerne l’Energie, le troisième axe l’Économie Bleue et enfin le quatrième axe est l’Infrastructure Numérique. Pour ce faire, l’UA a mis en place une politique et une stratégie vis-à-vis de l’espace dont les 4 domaines à explorer seront : l’observation de la terre, la navigation / Positionnement les communications par satellites et l’Astronomie/ Sciences spatiales. De ces objectifs découlent la création d’une agence spatiale africaine en 2018, dont les statuts ont été signés par les chefs d’état et de gouvernements des 54 pays. Cette agence sera basée en Egypte au Caire. L’Egypte a garanti une implication structurelle de 10 millions de dollars pour permettre un fonctionnement optimal de l’agence spatiale africaine.

Les principaux objectifs de l’Agence sont essentiellement de tirer parti des avantages dérivés de l’espace, de renforcer la recherche, le développement et l’innovation tout en développant et en utilisant le capital humain. L’Agence s’attachera également à construire des infrastructures critiques et favoriser la coordination et la collaboration régionales. Enfin, parmi ses objectifs, on peut citer la promotion des partenariats stratégiques permettant d’assurer son Financement et sa durabilité.

En dehors de cet enjeu politique que je viens de décrire, l’Espace représente également pour le continent africain, un enjeu économique.

En effet, les investissements en direction des start up africaines du Newspace sont de 200 millions de dollars US en 2019. 8500 personnes travaillent dans l’industrie spatial dont 2000 dans le secteur privé et 6500 dans le secteur gouvernemental (programmes spatiaux et centres de recherche). En 2019 le marché spatial africain représentait 7 milliards de dollars US par an. En 2024 ce marché spatial africain représentera 10 milliards de dollars US par an, soit une croissance de plus de 40%. De 1998 à avril 2020, 41 satellites africains ont été lancés par 12 pays africains, à savoir l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Angola, l’Égypte, l’Ethiopie, le Ghana, le Kenya, le Maroc, le Nigéria, le Rwanda, le Soudan et la Tunisie.

Enfin l’Espace représente un enjeu en termes de développement car le satellite et ses applications permettent d’améliorer entre autres l’éducation, la santé la gestion des ressources hydrauliques, la sécurité alimentaire. En effet les satellites de télécommunications permettent aux élèves éloignés d’étudier grâce à la télé-éducation qui leur permet de bénéficier de cours à distances. Les satellites d’observation de la terre permettent également grâce au traitement des images d’aider à effectuer des diagnostics médicaux à distance dans des régions où le manque de spécialistes et d’infrastructures routières est criant. Ces satellites permettent en outre d’optimiser la gestion de la ressource eau en décelant la présence d’eau sous terre et en gérant le niveau des lacs et fleuves. Par ailleurs, les effets des inondations et des feux de forêts peuvent être atténués par la création de cartes précises de sensibilité permettant aux autorités civiles d’intervenir où et quand cela est nécessaire, pour sauver les civiles lors de catastrophes naturelles.

En ce qui concerne la sécurité alimentaire, ces satellites permettent de prédire les attaques de crickets des champs ainsi que d’optimiser l’agriculture grâce à une optimisation des lieux de cultures.

En dehors de ces enjeux, l’espace représente un atout pour la cohésion nationale et le retour des sciences dans le cœur de la jeunesse. L’accès à l’espace a un caractère régalien qui représente une image de puissance non seulement pour les états mais aussi une fierté pour le peuple qui se retrouve acteur d’un défi inégalé pour sa nation. Le processus qui permettra aux pays Africains de se doter d’experts d’un domaine où cohabitent de nombreuses sciences, passe par une politique d’éclosion des talents scientifiques. En effet, une aventure spatiale donne envie et représente un espoir pour une jeunesse qui se dirigera vers les sciences. Ces mêmes sciences sont malheureusement de moins en moins choisies par les jeunes étudiants ces dernières années en Afrique. Ces futurs scientifiques pourront aider leurs pays respectifs à construire les futures infrastructures du pays. La pluridisciplinarité des formations liées aux sciences spatiales est un moteur pour un pays qui a une ambition spatiale.

Comment l’Afrique peut-elle se doter d’une véritable industrie spatiale ? Quels en sont les préalables ?

Une industrie spatiale suppose une maturité scientifique, technologique suffisante d’une nation. Elle suppose donc un système éducatif mature et intègre permettant de produire des élites légitimes et compétentes. De plus, les sciences spatiales nécessitent un temps pour pouvoir essayer, échouer puis recommencer. Il faut donc mettre à disposition des ressources financières et humaines conséquentes qui ne seront pas rentables à court terme. Une bonne gouvernance ainsi qu’une stabilité politique sont nécessaires pour permettre l’éclosion d’un écosystème spatial qui permettrait non seulement aux innovateurs africains de concevoir les systèmes utiles mais aussi aux gouvernants de prendre les orientations politiques et stratégiques indispensables.

Les Etats-Unis ont lancé le projet « Spacecom » et certains pays européens, au nombre desquels la France, envisagent la création de Forces spatiales militaires, ne craignez-vous pas demain un espace fortement militarisé, avec les conséquences néfastes que cela suppose ? Comment se prémunir contre une telle éventualité ?

L’espace est devenu un enjeu crucial pour les nations qui en ont les moyens et la volonté stratégiques. Ce n’est pas pour rien que le général de Gaulle dès les années 50 a voulu que la France soit indépendante pour son accès à l’espace. D’un pont de vue militaire, la raison en est évidente. En effet, hier les satellites les plus importants avaient des applications militaires : les télécommunications pour communiquer à longue distances, ceux d’observation de la terre pour espionner son voisin et plus tard ceux de positionnement pour localiser des entités mouvantes (avions, voiture, train, bateaux, etc..). Aujourd’hui, les applications toujours plus importantes civiles ou non civiles et la miniaturisation des satellites, leurs coûts toujours plus bas, avec les nanosatellites notamment, multiplient le nombre de satellites et donc celui des débris présents en orbites. Les satellites possèdent aujourd’hui des armes qui peuvent être utilisées sur des cibles terrestres mais depuis peu dans l’espace : « la guerre des étoiles ». Se protéger est une nécessité à savoir détruire d’autres satellites hostiles, des débris spatiaux ou des cibles terrestres : ce n’est plus une éventualité mais une réalité. Au regard de cette réalité, je suppose que les nations ayant des intérêts à l’accès à l’espace réfléchissent à des organisations pour préserver ces intérêts. Pour ce faire, le 3 septembre 2019 la France a présenté un arrêté créant le commandement de l’espace (CDE) au sein de l’armée de l’air, qui doit devenir à terme l’armée « de l’air et de l’espace ».

Le chef de l’état français déclarait en 2019 :« Disposer d’une défense spatiale renforcée est absolument essentiel : c’est notre liberté d’appréciation, d’accès et d’action dans l’espace qui est en jeu ». Il procédera ensuite à une extension de 700 millions d’euros du budget spatial militaire, sous forme de réallocation de crédits déjà attribués au ministère de la défense pour 2025. Aujourd’hui on ne peut se prémunir d’une telle éventualité car nous sommes déjà dans la guerre des étoiles.

Propos recueillis par A.C. Diallo