Crise du COVID-19 : Quels premiers enseignements pour l’Afrique ? Par Simplice G. ZouhonBi

Simplice G. ZouhonBi
Simplice G. ZouhonBi

Simplice G. ZouhonBi est Co-Fondateur et Directeur Exécutif du Cabinet de conseil IDCNx. Ancien Conseiller Economique au Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), il a également travaillé comme expert économiste à la Banque Mondiale et à la Banque Africaine de Développement (BAD).

Malgré ses énormes ressources et opportunités de développement, l’Afrique est souvent en situation de forte attente ou de dépendance de l’aide internationale (elle peut être très utile comme l’a montré le Plan Marshall pour l’Europe) pour relever ses principaux défis, notamment la pauvreté de dizaines de millions d’habitants, le chômage massif et le sous-emploi des jeunes et des femmes, l’insuffisance de services publics de santé et d’éducation de qualité, et les catastrophes naturelles.

Le COVID-19, mystérieux virus dont les premiers cas ont été détectés en Chine en Décembre 2019, donne une nouvelle dimension à ces multiples défis. Il a déjà infecté plus de 6 millions de personnes, entrainé le décès de plus de 374 000 de personnes (au 2 Juin 2020), mis brusquement à l’arrêt une importante partie de la chaine de production et du commerce dans le monde, et entrainé le confinement de plus de la moitié de la population mondiale. Le double choc de l’offre et de la demande liée au COVID.19 devrait provoquer en 2020 les pires conséquences économiques depuis la grande dépression de 1929, avec une croissance négative, à -3%, et entrainer une forte contraction du revenu par habitant dans plus de 170 pays, selon le FMI (Avril 2020). Même si l’Afrique semble peu touchée pour l’instant par la pandémie (150 610 cas recensés et 4281 décès au 2 Juin 2020), l’OMS est préoccupée par l’augmentation rapide de cas. Par ailleurs, les conséquences économiques de cette crise y sont dramatiques.

Forte baisse du PIB et hausse de la pauvreté

En Afrique Sub-Saharienne, cette épidémie devrait entrainer une forte baisse du Produit Intérieur Brut allant de -1, 6% à -2,6% (1), un chômage important et une hausse de la pauvreté en 2020. Ceci, sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs. Notamment la baisse de la production et de la demande domestiques liée aux mesures de confinement, la baisse de la croissance mondiale, la détérioration des conditions internationales de financement de l’économie, la fuite des capitaux et la baisse des investissements, la chute des prix des matières premières, l’arrêt du tourisme et des transferts de fonds, ainsi que les capacités limitées de réponse des Etats. La crise du COVID-19 et les réponses des pays ont mis en lumière les insuffisances structurelles du système sanitaire et de protection sociale, et les limites de l’approche du développement adoptée en Afrique. Il convient de noter que les cadres stratégiques de réduction de la pauvreté, préparés au début des années 2000 par les pays et les institutions internationales, et les plans d’action pour les OMD ont été mis en œuvre pour adresser en partie les insuffisances des dépenses et un déficit de services publics. Ces programmes ont montré la nécessité de consacrer des dépenses plus importantes aux secteurs de la santé, de l’éducation, de l’agriculture et les infrastructures de base, principalement avec les économies réalisées sur le remboursement de la dette dans le cadre de l’initiative en faveur des pays à faible revenu et très endettés, mais aussi des fonds provenant du budget national des Etats et de bailleurs de fonds. En dépit des progrès notables (rapport sur les OMD, 2015), ces programmes n’ont pas suffit à surmonter les problèmes structurels de développement, notamment la gestion de l’Etat et des politiques publiques.

Les premiers enseignements

Même s’il est trop tôt pour tirer toutes les leçons de la crise du Coronavirus et des réponses des pays dans le contexte de la globalisation, au moins trois premiers enseignements méritent une attention pour l’Afrique.

■ Le développement des capacités opérationnelles de l’Etat en matière d’anticipation et de gestion des crises, une priorité stratégique

La crise du COVID-19 permet actuellement de voir en temps réel le rôle primordial de l’Etat et les conséquences dramatiques de l’insuffisance de capacités d’anticipation et de gestion. Comme l’ont montré les (bons et mauvais) exemples de pays développés ou en développement pendant cette crise, le développement continu des capacités et la préparation des institutions de l’Etat pour la gestion des crises nationales et planétaires (épidémies, guerres, famines, inondations etc.) constitue l’une des missions vitales de l’Etat.

En Afrique, cette mission est d’autant plus importante que les entreprises et les ménages y ont des moyens très  limités pour faire face aux conséquences de ce type de crise, même s’il ne faut pas sous-estimer  les exemples historiques  de sursaut collectif (par exemple la crise de l’Ebola en 2014-2016). Les gouvernements doivent donc développer de façon continue les capacités opérationnelles de l’Etat (personnel médical, lits et équipements médicaux pour le secteur de la santé), avec des outils de gestion aux normes, des ressources techniques et financières à la hauteur des enjeux exceptionnels, un leadership  des experts et des incitations (par exemple formation continue et primes de performance à différents niveaux) permettant de déployer, avec compétence, ces moyens pendant les crises.

Cela implique aussi de repenser le rôle de l’Etat dans une vision prospective et de développer en temps normal les capacités de l’Etat-stratège pour fournir des services publics de base, tout en mettant en valeur des résultats tangibles pour gagner ou renforcer la confiance des citoyens et du secteur privé. Le développement de ces capacités nécessite des ressources financières conséquentes, notamment pour investir dans les équipements et le capital humain, et une gestion exemplaire de ces moyens. Ce, d’autant plus que le Monde et l’Afrique devraient faire face à l’apparition de pandémies planétaires plus régulièrement, sous l’effet du  changement climatique et de l’accélération de la globalisation, et que l’aide internationale sera de plus en plus limitée en raison de la grande dépression économique  liée à la crise du COVID-19.

■ La suspension ou l‘ajustement de certaines règles de l’orthodoxie budgétaire et monétaire face aux enjeux exceptionnels et historiques des crises

A situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Face aux risques exceptionnels et historiques du COVID-19 pour la santé, l’économie et l’emploi, l’une des premières décisions des responsables politiques dans les premiers pays développés et émergents affectés par la crise a été la suspension ou la réévaluation immédiate des règles d’orthodoxie budgétaire et monétaire, liées à des ratios ou taux, qu’ils s’étaient imposés à travers des lois ou des pratiques inspirées de la doctrine libérale. Ainsi les Etats Unis ont lancé dès mars 2020 (2) un premier programme massif de 2,2 mille milliards de dollars (environ 10% du PIB) en faveur du secteur de la santé et de l’économie, en plus des mesures exceptionnelles prises par la Banque Centrale (baisse significative du taux d’intérêt, augmentation du volume de prêts garantis etc.) pour faciliter les crédits et assurer un financement adéquat de l’économie.

L’Allemagne, qui prône l’orthodoxie budgétaire et monétaire au sein de l’UE, a suivi sa règle constitutionnelle qui l’autorise à dégager un déficit budgétaire, en cas de choc exceptionnel. Face aux conséquences désastreuses du COVID-19, l’Allemagne a adopté un budget supplémentaire de 156 milliards d’Euros (4,9 % du PIB) pour soutenir l’économie et l’emploi, en plus des mesures exceptionnelles prises par la Banque Centrale Européenne (rachats d’obligations, augmentation des lignes de financement, allègement des règles imposées aux banques, notamment en matière de fonds propres etc.) pour soutenir le secteur financier et les entreprises, au nom du principe  du « Whatever It Takes » (WIT) ou « Whatever Is Necessary » (WIN), hérité  de l’ancien gouverneur Mario Draghi.  L’Italie, l’Espagne et la France en ont fait de même.

L’Afrique devrait donc saisir, en toute légitimité, cette crise du COVID-19 et ses autres defis exceptionnels de développement susmentionnés, pour réévaluer ou se donner, avec pragmatisme et plus de détermination, une plus grande marge  de manœuvre dans les politiques macroéconomiques et budgétaires, qui lui permettrait de réaliser les investissements nécessaires dans la santé, l’éducation et la recherche-développement, l’agriculture et les infrastructures de base, pour éradiquer la pauvreté et accélérer son développement socio-économique. Cela implique aussi une bonne définition des priorités d’action et des progrès significatifs en matière de gouvernance et de leadership pour gagner ou renforcer la confiance des citoyens, des marchés et des institutions internationales, à l’exemple du Botswana, de l’Ethiopie, du Ghana ou du Rwanda.

Déjà, plusieurs initiatives internationales, notamment du G20 et de l’Union Africaine, ont aboutit à un « allègement de la dette » de plusieurs pays africains en Avril 2020 pour aider à financer la réponse à la crise du COVID-19.  Mais comme l’a aussitôt rappelé le Ministre béninois de l’Economie et des Finances le 23 Avril 2020, la solution à la crise doit aller au-delà de l’allégement de la dette africaine. Ce d’autant plus que, bien avant la crise du COVID-19, une étude du FMI (Gaspar et al., 2019) estimait déjà le besoin de dépenses additionnelles (du secteur public et du secteur privé) à 15.4 % du PIB en moyenne dans les pays à faible revenu (19 % du PIB pour le Rwanda, 21 % pour le Bénin, et 6.4% pour le Vietnam) pour l’atteinte des objectifs internationaux du développement durable en 2030. L’Afrique doit aussi rester optimiste et pragmatique dans son ambition. Comme le souligne  le Président du groupe des envoyés spéciaux de l’Union Africaine auprès du G20 et des institutions internationales pour la coordination de la réponse au COVID-19 en Afrique, le moratoire au titre de l’allègement de la dette est un pas dans la bonne direction et permet à l’Afrique d’agir rapidement dans un contexte d’urgence, pendant que les concertations pour une solution durable se poursuivent.

Plus généralement, l’Afrique devra, réévaluer le paradigme du financement de l’économie et du développement dans l’esprit du « Whatever It Takes », avec toute la prudence nécessaire pour maintenir sa crédibilité sur les marchés. En combinant les instruments novateurs (nouvelle allocation des droits de tirages spéciaux du FMI, financements exceptionnels des banques centrales(3) notamment le rachat de la dette intérieure dans certains  Etats, nouveaux financements concessionnels des banques de développement, green bonds etc.), avec la poursuite des mesures  de réformes structurelles pour une meilleure mobilisation  et  gestion des ressources intérieures et l’amélioration du climat des investissements, dans le cadre de politiques budgétaires et monétaires contracycliques.

■ La régionalisation des productions de biens essentiels et l’intégration régionale

La crise historique du COVID-19 a aussi montré les risques pour les pays de laisser leur approvisionnement en biens essentiels au libre jeu du commerce international et aux chaines de valeur mondiales. Elle a ainsi remis à jour le débat global sur la décision des pays d’externaliser la production des médicaments et équipements essentiels pour la santé publique pour des raisons de compétitivité. Ce débat pourrait s’étendre à d’autres produits, notamment les produits alimentaires de première nécessité et les équipements des NTIC.

Sans aller jusqu’à remettre en cause les principes de la globalisation, dont l’impact significatif sur les progrès socio-économiques et l’innovation dans le monde est évident chaque jour, la crise du Coronavirus incite les pays à accorder une plus grande importance à la production nationale (ou régionale) de certains biens et au commerce régional. Par ailleurs, des gouvernements de plusieurs pays, notamment aux Etats Unis et en Europe, ont évoqué l’option de prise de participations « temporaires » de l’Etat dans des certains secteurs « stratégiques », en contrepartie des soutiens aux entreprises et au secteur financier prévus dans les plans massifs de relance économique. Dans ce contexte, la crise du COVID-19 devrait renforcer en Afrique l’engagement du leadership en faveur d’une politique d’industrialisation plus vigoureuse et du développement des chaines de valeur régionales, et favoriser l’accélération de la mise en œuvre de l’accord de la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAF) dès 2021. Ces priorités d’action impliquent aussi des investissements importants, notamment dans le capital humain (santé et éducation), la recherche-développement, les infrastructures et les NTIC. D’où l’importance de marges de manœuvre  macro-budgétaire et de la bonne gouvernance susmentionnées.

Au même moment, l’Afrique doit éviter la tentation du retour de la main visible de l’Etat-actionnaire dans l’économie post-COVID-19, et laisser celui-ci confiné dans son rôle de gestion des politiques publiques et de fourniture de services publics de qualité, avec une meilleure régulation de l’économie, au service d’un développement durable et d’une société plus solidaire et résiliente. L’Afrique, fort des enseignements de la crise du COVID-19, doit donc  saisir cette nouvelle opportunité pour renforcer les capacités opérationnelles des Etats, prendre comme les autres pays  des mesures exceptionnelles en matière de politiques monétaire et budgétaire à la hauteur de ses défis majeurs du développement, et redynamiser la production régionale de certains biens essentiels et l’intégration régionale.

Plus qu’hier, le temps est à l’action, dans l’urgence et sur le long terme, pour bâtir ensemble, « L’Afrique que nous voulons »(4).

Par Simplice G. ZouhonBi

[1] FMI: -1,6%; Banque Mondiale : -2,1 % to -5.1%, CEA: de -1,6% à -2,6% 
[2] Suivi d’un programme complémentaire de 480 milliards de dollars US en Avril 2020.
[3] Dont une partie est qualifiée de « Quantitative Easing » dans les pays développés, mais de « printing money » (financement monétaire) du déficit public dans les pays en développement.
[4] Cadre stratégique commun de l’Union Africaine pour une prospérité partagée et un développement durable.