Abbas JABER, Pdt Groupe Advens-Géocoton: “La nourriture sera demain, un des enjeux de sécurité de la planète”

Abbas Jaber
Abbas Jaber

Le Magazine BUSINESS AFRICA a rencontré au siège du Groupe ADVENS GEOCOTON à Paris, Abbas JABER, le Président du Groupe ainsi que trois de ses plus proches collaborateurs : Karim AIT TALB, Directeur Général Délégué de GEOCOTON, Rachida BOUKHARAZ, Directrice Générale de COPACO et Jean Jacques CHATEAU, conseiller spécial du Président du Groupe.

D’entrée de jeu, M. JABER donne le ton : « La nourriture est l’un des enjeux de sécurité de la planète. L’équation est simple : on est passé de 2,5 milliards d’habitants en 1940 à 7 milliards aujourd’hui. En 2040, nous serons près de 10 milliards d’habitants dont 3 ou 4 milliards consommeront 4 à 5 fois plus ce que consommaient nos grands-parents en 1940».

D’après lui, notre planète pourra difficilement produire cette quantité de nourriture sans revoir son approche générale ni mieux valoriser les surfaces agricoles.
Il estime que l’Afrique, qui détient aujourd’hui 60% des terres arables non exploitées dans le monde, est la solution au problème.

Les prochaines guerres seront des « guerres pour la nourriture »

Pour le Président du Groupe ADVENS, une évidence s’impose : « L’Afrique est une puissance agricole en sommeil qui peut nourrir non seulement sa population mais également le reste du monde. Elle dispose de nombreux atouts (qualité des sols, eau, soleil, etc…) ainsi que la démographie la plus élevée de la planète : c’est une chance mais aussi un énorme défi. »
Selon lui, les pays africains doivent consacrer des budgets plus importants au développement de l’agriculture.
Or, en cette période trouble où souvent les ressources des Etats sont concentrées sur les impératifs sécuritaires, il appartient aux bailleurs de fonds internationaux d’accompagner l’Afrique dans sa transition agricole en incitant les investissements privés locaux, régionaux et internationaux dans des filières stratégiques.
Sans développement rapide et durable des zones rurales africaines, une partie de la population, celle dont l’agriculture et l’élevage sont les principales sources de revenus, sera encore plus fragilisée. Il ne lui restera comme perspective que de fuir vers les villes, adhérer à des organisations criminelles ou émigrer.
Et, quant au reste de la planète, on y verra des luttes féroces pour l’appropriation des denrées alimentaires devenues une ressource vitale mais rare.

Pas d’agriculture sans les paysans

« La véritable richesse de l’Afrique, celle qui est durable et inclusive, se trouve dans l’agriculture et l’élevage » soutient lui aussi Jean Jacques Chateau, ancien Directeur de Total-Afrique et Conseiller spécial du Président du Groupe Advens. Pour ce faire, il estime que l’Afrique et ses partenaires internationaux doivent revoir complètement leur perception de l’agriculture notamment en déterminant des filières tactiques et en mettant en œuvre un environnement législatif, juridique favorable et stable afin d’attirer les opérateurs économiques.

GEOCOTON, un modèle de développement durable

Fondée en 1949 sous le nom de « Compagnie Française pour le Développement du Textile » (CFDT), GEOCOTON est une filiale du groupe ADVENS spécialisée dans la production cotonnière et céréalière en Afrique de l’Ouest et Centrale.
Son modèle repose sur l’agriculture contractuelle et est construit, comme nous l’indique Karim AIT TALB, Directeur Général Délégué de GEOCOTON, de la manière suivante : d’abord, la puissance publique met en place un cadre institutionnel qui permet à la filière de se déployer. Ensuite, GEOCOTON investit en construisant des usines d’égrenages et des huileries ; GEOCOTON apporte un encadrement technique et agronomique aux exploitations familiales ; il préfinance les intrants aux producteurs ; il garantit l’achat de leur production de coton à un prix conjointement défini avant le semis ; il collecte enfin et valorise le coton graine en veillant à sa transformation en fibre, huile, savon et aliment bétail. Aujourd’hui, le groupe est implanté dans une dizaine de pays d’Afrique et compte près de 6000 collaborateurs.
Pour le groupe, la filière coton est une des plus structurantes et structurées d’Afrique.
Car, tout en rapportant des recettes à l’Etat, elle emploie des dizaines de millions de personnes tout en étant un pilier fondamental de la sécurité alimentaire mondiale.
En effet, insiste le président d’ADVENS, « dans tous les pays où nous opérons, le coton est une culture locomotive car elle entraine dans son sillage les cultures céréalières produites en rotation avec « l’or blanc » (sorgho, maïs, mil, soja, etc…) »
A titre d’exemple, au Burkina Faso, ADVENS GEOCOTON est présent au travers de deux filiales. Dans la Région Est, la SOCOMA assure l’encadrement et la transformation de la production de plus de 60 000 exploitations cotonnières.
Le Groupe y a implanté 3 usines d’égrenages (séparation de la graine, de la fibre) et investit actuellement 16 millions d’euros dans la construction d’une quatrième usine.
« A Bobo-Dioulasso, insistent les responsables, notre filiale SN CITEC transforme la graine de coton en huile alimentaire, savon et aliment de bétail. Il produit même de l’électricité en brulant des coques de coton dans sa chaudière biomasse. GEOCOTON est donc un opérateur en filière intégrée qui intervient, du champ au consommateur, à chaque étape de la chaine de valeur ». En outre, le groupe apporte également une assistance technique à d’autres opérateurs agro-industriels.
Ainsi, il a récemment accompagné la Compagnie Malienne de Développement du Textile (CMDT) dans la construction d’une usine d’égrenage et dans la modernisation de trois autres permettant ainsi de stimuler la production agricole nationale.
L’entreprise demeure, comme de nombreux opérateurs industriels implantés dans le continent, confrontée à une concurrence déloyale qui freine ses efforts.
Ainsi, l’importation frauduleuse massive d’huile de palme asiatique de qualité douteuse impacte négativement la commercialisation d’huile de coton locale et fragilise gravement, au-delà d’ADVENS-GEOCOTON, la filière cotonnière dans sa globalité.
« En plus du manque à gagner pour l’Etat, de la destruction d’emplois, il y’a un impératif de santé publique à préserver », souligne le Directeur Général Délégué.

Le coton dans un cycle favorable

S’agissant de la production cotonnière, l’Afrique est classée deuxième exportatrice mondiale, après les États Unis.
Les retombées économiques sont conséquentes mais peuvent l’être davantage. D’autant plus que le cours du coton est aujourd’hui dans un cycle favorable, à l’image des autres matières premières agricoles, comme le confirme Mme Rachida BOUKHARAZ, Directrice Générale de COPACO, filiale en charge du Trading de coton du Groupe ADVENS. Entre 1990 à 1995, le cours du coton a augmenté (nous sommes passés de 65 cts/livre à 95 cts/livre) avant de diminuer progressivement jusqu’au début des années 2000 (41 cts/livre en 2002). Une nouvelle hausse a été ensuite constatée.
En 2011, les cours ont littéralement flambé et ont atteint le niveau de 214 cts/livre, ce qui représente un record alors que deux ans plutôt, l’évolution des prix avoisinait les 40 cents.
En 2015, le cours du coton s’était stabilisé à 60 cents la livre.

Le défi de la compétitivité et de la transformation locale

Dans les pays africains producteurs de coton, le taux de transformation dépasse rarement 2%.  Ce paradoxe est essentiellement dû au cout du financement très élevé, à l’énergie instable et au coût, souvent, prohibitif.
« Nous formons le vœu qu’il y ait plus, beaucoup plus, de valorisation de la fibre de coton sur place en Afrique. Cela aura un impact extraordinaire aussi bien dans les zones rurales que dans les zones urbaines » précise Karim AIT TALB.
« Nous sommes convaincus, conclut le président du Groupe, Abbas Jaber, que l’augmentation du rendement et de la qualité au champ, la R&D (Recherche et Développement) pour l’utilisation d’intrants et les équipements agricoles adaptés, la création d’infrastructures routières et énergétiques performantes, un accès au financement à des conditions raisonnables, permettront de libérer pleinement le potentiel agro-industriel du continent ».  Par A.S. TOURE