“L’Afrique réinvente la banque de demain” Valérie N. KODJO DIOP

Valérie N. Kodjo Diop
Valérie N. Kodjo Diop

Diplômée de l’ESCP Europe et titulaire d’un DESS en banque et finance de Paris Dauphine, Valérie-Noëlle Kodjo Diop a commencé sa carrière en 1994 dans le groupe Société Générale, en Banque de Financement et d’investissement (SG CIB), où elle a occupé au sein du Département Financements Structurés des fonctions relatives aux matières premières, dans un premiers temps les matières agricoles, puis les minerais et métaux. Elle a rejoint BNP Paribas à Johannesburg en 2005 pour y construire la franchise de la banque ; d’abord en tant que responsable des Financements Structurés « E&C », pour l’Afrique Australe, puis Directrice Générale de sa succursale et responsable Pays Afrique du Sud, jusqu’en août 2016. Après avoir participé au déploiement du programme Conduct & Ethics, pour le pôle Corporate Banking en zone EMEA de BNP Paribas, Valérie-Noëlle a rejoint Société Générale en mai 2017.
Pour le Magazine BUSINESS AFRICA, elle livre son analyse sur les enjeux de la finance digitale en Afrique.

Comment, selon vous, la finance digitale peut-elle être un facteur accélérateur de l’inclusion financière ?

Le sujet de l’inclusion financière est depuis longtemps l’objet de beaucoup d’attention. Parmi les dizaines de définitions qui ont été établies (Banque Mondiale, Nation Unies, Banque Africaine de développement, BCEAO…) et même s’il subsiste encore un certain nombre de différences dans les approches, il y a désormais un certain consensus sur ce qu’est l’inclusion financière et sur ses dimensions premières. Parmi celles-ci, j’en retiens trois que sont l’accès, le coût et la pertinence. Sur ces trois aspects, je pense que le digital peut aider à l’accomplissement de l’inclusion financière des individus, notamment des femmes et des jeunes mais également des petites entreprises et du secteur informel.

Commençons par la problématique lié à l’accès. Le digital permet d’aller dans l’écosystème des utilisateurs, des populations. Ce n’est plus à l’individu de se déplacer vers la banque c’est la banque qui vient vers lui et jusque dans sa poche grâce au mobile. C’est primordial car en Afrique, d’une part il existe une espèce de défiance face à tout ce qui est institutionnel ou assimilé comme tel, d’autres part il y a une forme de réticence des individus à l’endroit des banques qui sont considérées comme réservées à une certaine élite. Le digital permet donc de démocratiser les services financiers.

Ensuite sur les problématiques de coût, les modèles alternatifs construits autour du digital et des portefeuilles électro- niques permettent d’établir des canaux de distribution moins onéreux. Et cette structure de coût allégé est bénéfique aux consommateurs pour qui les services sont également moins chers. Jusqu’à il y a quelques années les banques étaient confrontés à un défi majeur dans leurs développements en Afrique : exploiter une agence sur le continent coûte aussi cher que dans un pays développé alors que la rentabilité du client est plus faible.
Cela limitait la capacité des banques traditionnelles à densifier leurs réseaux alors même que les Africains ont plus besoin de services de proximité car les infrastructures de transports sont encore en développement. Les solutions de portefeuilles électroniques comme YUP repose sur une structure d’agency banking : les produits et services bancaires ne sont pas distribués en agence, mais par des agents de la banque : des stations de service, des réseaux de marchands, des bureaux postaux etc.

Le coût de la distribution est ainsi mutualisé et permet d’aller au cœur de la population africaine pour la financiariser. Nous parlons bien de financiarisation et non de bancarisation car ce que nous avons souhaité faire avec YUP c’est d’offrir un éventail de services financiers et non financiers. Nous souhaitons inclure les populations en favorisant, grâce aux solutions de paiement digital, l’accès à l’électricité, à l’éducation, à la musique ou encore aux soins. YUP devra permettre en tant que partenaire de vie d’accompagner l’accomplissement de l’individu pour qu’il soit mieux inclus y compris financièrement.

Nous en venons donc naturellement à notre troisième point : la pertinence.
Le digital permettra rapidement d’aller au-delà des services classiques bancaires. A titre d’exemple nous développons via YUP des modules d’éducations financières disponibles en langue vernaculaire. Ce qui compte c’est de rester « User Centric » dans l’approche et d’offrir un service qui correspond au besoin de celui qui est derrière le téléphone. Cette tendance sera également soutenue par une réalité : l’Afrique est une terre d’expérimentation formidable des modèles de distribution qui s’imposeront demain dans des économies plus matures.
Par une irrésistible ruse de l’histoire, l’Afrique est en train de faire un bond en avant et réinvente la banque de demain dans une démarche de reverse innovation. C’est pour cela que nous menons sur le continent une démarche proactive en nous associant à l’environnement des start-up africaines pour développer de nouveaux usages et une nouvelle manière de nouer la relation avec nos clients.

Selon vous, quelles sont en Afrique, les conditions préalables au développement de la finance digitale ?

Il y trois écueils que les banques doivent prendre en compte si elles veulent développer un modèle digital pertinent en Afrique. Et Société Générale est en bonne voie pour relever les défis sur lesquels elle peut agir.

– Le premier challenge c’est celui de la connectivité dans les territoires. Certaines régions ne sont pas encore couvertes par des réseaux de téléphonie mobile à haut débit. Or les offres de mobile money doivent pouvoir être disponibles au plus grand nombre possible.
Ainsi des solutions techniques de connectivité augmentée, développées par la société BeBound, sont actuellement testées par YUP : elles pourraient permettre d’étendre et de renforcer cette inclusion en fonctionnant dans les zones encore mal couvertes par les réseaux mobiles.

Le 2eme challenge c’est celui de l’équipement. En effet, les populations africaines ne seront pas toutes équipées de smartphone du jour au lendemain. Nous avons donc fait en sorte que YUP, notre so- lution de paiement sur mobile soit pluri-opérateurs et fonctionne quel que soit le type de téléphone, smartphone ou GSM.

Enfin le troisième élément indispensable au développement du mobile c’est l’établissement d’un cadre légal qui favorise son utilisation et l’innovation de manière générale. Nous voyons déjà les réglementations qui évoluent sur le continent notamment au Maroc et
en Tunisie même si les sujets d’inclusion financière y paraissent moins prégnants qu’en Afrique Sub-saharienne. En Côte d’Ivoire les pouvoirs publics ont clairement identifié un accès accru des populations aux produits et services financiers via la finance digitale comme étant un axe premier de la stratégie nationale d’inclusion financière. Au regard de cette ambition, la mise en place de réglementation rigoureuse fait bien partie de la feuille de route.

La finance digitale va certainement engendrer des coûts moindres pour le client, ne signe-t-elle pas égale- ment, à terme, la fin de la banque traditionnelle et celle des Institutions de microfinance ?

On oppose souvent banque traditionnelle et banque en ligne / mobile money, c’est une erreur. Les deux modèles vont coexister. YUP est en une très belle illustration et fait pleinement partie du dispositif retail global de Société Générale en Afrique. Preuve de son importance , alors que Société Générale souhaite accompagner le développement endogène du continent, l’inclusion financière notamment via YUP est l’un des 4 piliers de son programme « Grow with Africa ». Aujourd’hui, les pays dans lesquels nous avons lancé YUP sont par exemple couverts par 400 agences bancaires traditionnelles mais surtout par les 4500 agents qui distribuent YUP au cœur des territoires.

Cela nous a permis de densifier notre réseau et d’aller offrir des services auprès des populations qui n’avaient pas accès à la banque classique par manque d’agences bancaires à proximité. Mais YUP ne doit pas être considéré comme la banque des pauvre : c’est aussi une nouvelle manière pour nos clients traditionnels de consommer la banque.
Aujourd’hui si vous êtes bancarisés dans une banque classique, tous les mois vous prenez du temps pour vous déplacer à l’agence et retirer votre salaire.

Grâce à YUP, ce même client peut aller chez un agent à côté de chez lui et retirer son salaire directement sur votre porte-monnaie électronique. Enfin, YUP sert également nos clients entreprises des banques traditionnelles et leur permet d’apporter leur pierre à l’édifice de l’inclusion financière. En effet, cela permet de dématérialiser les chaînes de paiement de ces clients entreprises. Prenons l’exemple d’un importateur. Il a aujourd’hui des chaînes de paiement extrêmement complexes : de la production à la distribution en passant par le grossiste, le semi grossiste puis le détaillant pour enfin arriver au client final. Ce sont des modes de paiement différents à chaque strate et cela représente beaucoup de cash. Avec YUP tous les acteurs de cette chaîne de paiements vont payer via porte-monnaie électronique. Cela accélère le traitement, simplifie le process et donne en plus à notre client entreprise une série de données formidables qui lui permettent d’améliorer son dispositif de distribution.

Vous l’avez compris, pour nous, il n’y a pas d’opposition entre banque traditionnelle et banque digitale. Aujourd’hui c’est un modèle « phygital » qui répond le mieux aux besoins de nos clients : le digital pour les besoins courants et le contact relationnel avec le conseiller pour les sujets plus sophistiqués.

Dans ce contexte, quel rôle les organismes de régulation peuvent-ils jouer pour mieux promouvoir ce secteur innovant ?

Les régulateurs et les banques centrales ont comme rôle primordial de construire le cadre réglementaire qui permettra l’accélération le mouvement de l’inclusion financière notamment via le digital. C’est eux qui doivent être à la manœuvre pour donner une impulsion pour établir les premiers jalons et pour montrer la direction que les différents acteurs économiques doivent prendre.

Si les règles ne sont pas claires, c’est souvent le consommateur qui se retrouve lésé au final d’où l’intérêt de d’édicter des règles claires dès le début. L’objectif est donc d’adapter le cadre légal et réglementaire à l’essor de la finance digitale et de renforcer les disposition de supervision pour atténuer les risques qui pourraient émerger lors de cet essor.

Par ailleurs, ils doivent œuvrer pour promouvoir l’interopérabilité.
C’est l’interopérabilité qui permettra d’éviter des confrontations commerciales stériles entre acteurs du mobile money, elle permet la normalisation des coûts à la fois pour les fournisseurs mais aussi pour les clients finaux. A mon sens, tout doit être fait pour que les acteurs du mobile money s’inscrivent dans une dynamique de croissance inclusive et en cela il doivent se concentrer en priorité sur la valeur ajoutée qu’ils peuvent apporter aux populations.

Le développement de la finance digitale nécessitera l’utilisation massive de données personnelles, l’insuffisance de dispositifs règlementaires de protection de ces données n’est- elle pas un risque majeur ?

Le sujet de la data est fondamental pour les africains. La donnée c’est la prochaine richesse des populations et l’enjeu sera de protéger cet actif pour que l’on ne voit pas émerger des pratiques de data analytics qui iraient à l’encontre du bénéfice des populations.
Le degré de maturité des différents pays sur ces sujets de protection de données est disparate mais certaines géographies sont très avancées dans les réflexions et les législations. En Afrique du Sud par exemple la réglementation POPI est l’équivalent de la CNIL en France sur la protection des données. Globalement il appartient aux régulateurs de mettre en place un cadre sur ces sujets et nous savons qu’ils y travaillent même si les situations sont encore très différentes d’un pays à l’autre.

Sur ces thématiques, Société Générale se positionne en tant que banque européenne ce qui lui procure une vision assez mature. En effet, Société Générale est une grande banque internationale et se doit d’avoir les mêmes pratiques et les mêmes exigences dans toutes les géographies dans lesquelles elle opère que ce soit en Afrique, en Europe ou ailleurs. Sur les sujets de données, il y a une asymétrie de l’information : quelques acteurs concentrent en général énormément de données.

Cela fait partie de notre responsabilité sociétale d’accorder de l’importance au traitement que nous faisons de ces informations. Il faut traiter nos clients de manière juste, équitable et respectueuse et d’appliquer les règles avec intelligence.

Propos recueillis par A.C Diallo