Apporter aux PMA des outils adaptés pour le financement de leur transformation

Kristel Alvergne
Kristel Alvergne

Christel Alvergne est la Coordinatrice du Bureau régional de l’UNCDF, basé à Dakar.
Titulaire d’un doctorat d’économie géographique, cette passionnée du développement a enseigné quelques années, avant de travailler à la Délégation interministérielle à l’Aménagement du Territoire et à l’Attractivité Régionale (DATAR) sur le programme de prospective «France 2020 ». En 2008, elle réoriente sa carrière vers le secteur du développement en Afrique et intègre le Fonds d’Equipement des Nations Unies (FENU) devenu The United Nations Capital Development Fund (UNCDF).
Dans l’interview qu’elle a accordé à BUSINESS AFRICA, Christel Alvergne, présente les missions assignées à l’UNCDF et nous livre son analyse sur de la situation des Pays les Moins Avancés en matière de financement de leur développement.

Pouvez-vous nous présenter l’UNCDF, sa vocation ainsi que les missions du Bureau régional de Dakar, dont vous assurez la coordination ?

L’UNCDF a été créé en 1966, en tant qu’Agence d’Investissement des Nations Unies sous le sigle anglophone (United Nations Capital Development Fund). C’est un fonds associé au Pro- gramme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), de ce fait nous ne disposons pas de mandat thématique, notre mission étant plutôt financière et transversale, et ciblée sur les PMA.

Concrètement, nous accordons des prêts, des subventions et des garanties.
Nos subventions sont essentiellement sous forme d’appui budgétaire associé à des critères de performance. L’objectif étant d’aider les pays à développer des systèmes et des mécanismes pour financer les populations les plus pauvres. Par la mise à disposition d’accompagnement technique et d’outils de financement adaptés, nous souhaitons accompagner les PMAs dans leur processus de transformation vers l’émergence.

Nous intervenons dans deux domaines, l’appui aux collectivités locales et à des mécanismes innovants de financement des municipalités et du développement local et le soutien au développement de la finance inclusive, à travers notamment la digitalisation des dispositifs et le développement d’outils spécifiques pour le secteur agricole et le monde rural.

Pour ce qui concerne les collectivités territoriales, comment cet appui est-il matérialisé ?

Nous accompagnons les collectivités locales, notamment les municipalités, afin de générer leurs propres ressources, d’intervenir sur les marchés financiers ou de monter des partenariats publics-privés (PPP) pour réaliser leurs investissements.

Pour cela, nous aidons les collectivités locales à avoir une meilleure connaissance de leurs actifs et de leur patrimoine, à intégrer ces actifs dans leur budget et à progressivement devenir solvables pour étendre leur gamme potentielle de sources de financements. Nous les aidons également à identifier des projets dans leurs plans de développement locaux, qui sont potentiellement bancables et à fort potentiel transformatif.

Cet appui est réalisé par des actions de renforcement de capacités ou plutôt d’assistance technique ?

Il y a une partie assistance technique « soft » car notre but n’est pas de nous substituer à une banque de développement mais d’accompagner les porteurs de projets à trouver des sources de financement, notamment des prêts auprès du secteur financier domestique. Nous souhaitons démontrer qu’il est possible de prêter aux collectivités locales africaines, et que ce prêt peut être également rentable.

In fine, nous voulons montrer qu’investir dans le développement local est la meilleure solution pour atteindre les ODDs. Notre objectif est de travailler avec les banques locales en utilisant les instruments qui existent localement, pour débloquer les financements.

Nous sommes à quelques jours du 8 mars, journée de la Femme, l’entreprenariat féminin fait-il partie de vos domaines d’intervention ?

Les femmes, et en particulier les jeunes femmes, ont un rôle essentiel à jouer pour booster le développement économique local. Beaucoup d’entre elles sont porteuses de projets mais n’ont pas de ressources propres (dans de nombreux pays, elles n’ont pas accès à la terre), ni la connaissance financière pour structurer leurs projets et les rendre bancables. Nous les aidons en cela et essayons d’avoir une approche holistique qui consiste à bien comprendre quels sont les freins à l’entreprenariat des femmes. Ces freins peuvent être liés à l’accès aux infrastructures ou à l’accès au financement.

Mais l’idée n’est pas seulement d’avoir un pipeline de projets à soutenir mais d’engager le secteur bancaire à avoir une véritable stratégie de financement des PME. Pour cela nous mettons en place des outils pour développer les systèmes de garanties qui sont encore très faibles en Afrique.

Comment identifiez-vous les projets que vous soutenez ?

Nous sommes très soucieux de ne pas créer de distorsion des marchés nationaux.
Les projets que nous accompagnons sont, au préalable, inscrits dans des plans de développement locaux et sont reconnus comme apportant un impact positif à la communauté. Pour nous l’impact positif, la création d’emplois, d’externalités sont la condition initiale de notre engagement. Bien souvent, les marchés sur lesquels nous intervenons sont d’ailleurs très embryonnaires et le fait de nous engager permet de donner confiance aux investisseurs.

L’inclusion financière fait partie de vos axes prioritaires, comment selon vous, peut-on y parvenir ?

Par l’accompagnement des institutions financières pour aller vers de nouveaux publics.
En ceci, la digitalisation est un outil extrêmement puissant. Nous avons réuni tous les acteurs du secteur de la finance digitale au sein d’un groupe travail où nous renforçons leurs capacités, nous les accompagnons pour développer des offres innovantes et inclusives qui permettent aux populations vulnérables de pouvoir recevoir des fonds, épargner, emprunter, entre autres. Nous accompagnons d’ailleurs les Fintech pour accélérer l’inclusion financière par la vulgarisation des portefeuilles électroniques permettant de recevoir des fonds et éventuellement d’épargner. Les portefeuilles électroniques ont l’avantage de réduire l’insécurité tout en offrant une accessibilité à ses ressources.

Nous hébergeons une initiative globale, BTCA (Better than Cash Alliance) qui consiste à accompagner les Etats à développer des stratégies nationales de digitalisation. A titre d’exemple, nous avons accompagné l’Etat sénégalais dans le développement de la digitalisation des paiements.

Nous avons également des mécanismes de subventions et de prêts aux Institutions financières (Institution de Microfinance, banques, opérateurs de téléphonie mobile, etc.) pour aller vers les zones rurales et toucher plus de femmes et de jeunes par le biais de la digitalisation ou pour offrir des produits financiers innovants plus adaptés aux secteurs spécifiques de l’économie réelle tels que l’agriculture, les énergies renouvelables, les PMEs, etc.

Finalement, nous accompagnons les Gouvernements ou les Banques Centrales à faire le diagnostic approfondi de l’inclusion financière à travers des données fiables, puis à mettre en place les politiques, stratégies ou plans d’actions appropriés pour faire de l’inclusion financière un véritable instrument d’inclusion sociale et de résilience.

Quels sont les autres axes sur lesquelles le Bureau régional de l’UNCDF compte apporter son appui ?

Aujourd’hui, les Pays les Moins Avancés souffrent d’un gap dans l’offre de financement de leur développement. Le secteur de la « mésofinance » constitue un chaînon manquant qui freine le développement du secteur privé. Or c’est ce chaînon qui permettra un développement inclusif, dans les villes comme dans les campagnes et pour toutes les tranches de population. Le financement de ce chaînon manquant est pour nous très important. Nous avons créé un fonds pour aider le secteur bancaire local à financer ce segment à travers des outils financiers spécifiques. Nous sommes également en train de créer un fonds pour offrir aux villes moyennes des outils mieux adaptés pour le financement de leurs plans locaux de développement.

Interview réalisée par A. TOURE