Interview Anne MBUGUJE, Directrice de Cabinet – Ministère du Budget de la RDC

Anne Mbuguje
Anne Mbuguje

Anne Mbuguje, Directrice du Cabinet du ministre du Budget de la République Démocratique du Congo (RDC), est la première femme à occuper une telle fonction en RDC. « Madame Anne » comme ses collaborateurs l’appellent, mère de deux enfants, est l’ancienne directrice générale de la BIAC (Banque Internationale pour l’Afrique au Congo), troisième banque congolaise en terme de dépot. Mariée a l’un des fils du feu Maréchal Mobutu, elle incarne l’image positive de ces africaines dont les compétences, l’intelligence et la rigueur professionnelle seront à la base de la réussite de ce continent, qui a compris que les femmes sont des actrices incontournables de son développement.

Comment passe-t-on de directrice d’une banque à directrice du cabinet d’un grand ministère comme celui du Budget ?

Par challenge, par le souhait de s’enrichir d’une nouvelle expérience. Après dix ans dans le secteur bancaire, cette opportunité s’est présentée et je l’ai vue comme un nouveau challenge, une autre manière de travailler dans le secteur des finances.

Concrètement, en quoi consiste votre fonction ?

En tant que « Dircab », je suis la plus proche collaboratrice du ministre en charge du budget que je seconde. Sans rentrer dans des détails, être directrice du cabinet cela consiste à coordonner, diriger le travail de l’ensemble des collaborateurs du cabinet. Le ministère du Budget est un très grand ministère qui travaille essentiellement sur le budget de toute la république, sur le budget de chaque ministère. C’est dans au budget que se décide les paiements de la république et leurs programmations, les dé- penses des salaires des différents ministères, des provinces, etc. C’est la gestion de toutes les dépenses de la Ré- publique Démocratique du Congo, en fait.

Diriger le cabinet d’un tel ministère, n’est-ce pas une lourde charge ?

Non, pas pour moi car venant du secteur bancaire, le stress et les taches sont plus lourdes voire complexes. Cependant, je reste persuadée que c’est plus simple dans le secteur bancaire ! La charge d’un cabinet est différent car ici, on touche à la Politique et de ce fait nos analyses sont différentes que celles que l’on peut produire pour une banque, par exemple. Mais sincèrement, aujourd’hui les femme relèvent des défis professionnels tous les jours et bien plus que les hommes, c’est juste que les hommes sont plus présents dans des fonctions de direction et cela donne l’impression qu’ils sont meilleurs. Mais ce n’est absolument pas le cas ! Demandez à un homme de gérer en même temps la vie de famille, les amis, sa femme, son boulot…! Il n’y arrivera pas ! Alors qu’une femme, elle le fera allègrement et elle se mettra du vernis en même temps !

Quel type de manager êtes-vous ?

Je ne sais pas si je suis la mieux placée pour répondre à cette question !
Mais si je dois être sincère, je pense manager à l’anglo-saxonne. Je veux dire que je ne suis pas dans le formalisme, on peut me tutoyer tant que le respect est maintenu. Je suis accessible et disponible, je parle avec tous mes collaborateurs, suis à leur écoute. J’encourage mes collaborateurs à se former pour qu’ils puissent conforter leurs compétences ou en acquérir d’autres. J’insiste sur les échanges et le partage d’expérience car je pense que dans une équipe nos différences nous enrichissent et connaître le métier, le travail de l’autre c’est s’intéresser à lui, c’est le respecter et donc le considérer. C’est une forme de décloisonnement qui rapproche les membres d’une même équipe et le travail est plus efficient. J’accepte les critiques, elles permettent d’avancer et surtout de maintenir une distance entre ce que l’on pense de soi et ce que les autres perçoivent de vous. Cela permet des « recadrages salvateurs ». En toute chose, il faut savoir rester humble, c’est essentiel.

On dit souvent que les femmes de « tête » font peur, partagez vous cet avis ?

C’est une réalité. Les femmes intelligentes, charismatiques sont craintes. On a un effet castrateur sur les hommes. Les gens se demandent comment vous êtes arrivée là ? Qui peut être derrière vous ? Ils cherchent des réponses inappropriées et oublient que vous avez un parcours conforté par une solide formation universitaire ou une expérience professionnelle aguerrie et qu’au delà de tout cela, c’est beaucoup de travail et de sacrifice pour atteindre les hautes fonctions de décision. Cette « peur » est aussi un atout parce qu’elle inspire le respect. Elle est comme un bouclier, une protection dont nous les femmes, nous servons pour maintenir une distance « hygiénique » avec les hommes. Il arrive que cette peur soit pleinement justifiée car les femmes dites de « tête » sont crédibles, compétentes, intègres et certaines peuvent être impitoyables en affaires, et on ne «joue» pas avec elles!

Vous êtes la Première femme Directrice de Cabinet du Ministre du budget en RDC. Pensez-vous être un « rôle modèle » pour les autres Congolaises ?

Je l’entends parfois et cela fait me sourire car je ne me trouve pas plus exceptionnelle qu’une autre. Pour moi, toutes les femmes sont des « leaders ». Qu’elles soient femmes au foyer, agricultrices, employées ou femmes dirigeantes, nous sommes toutes à un moment ou à un autre le modèle de quelqu’un. Maintenant est-ce que je pense inspirer d’autres femmes, oui cela peut se produire même in- dépendamment de ma volonté. En occupant des postes de décision, nous les femmes devenons pour d’autres femmes des exemples à suivre, c’est indéniable ! Mais ce statut emporte une grande responsabilité dans la mesure où le rôle modèle suscite des vocations, incite au dépassement de soi, doit tendre la main et aider les autres à devenir visible. On doit avoir une attitude non pas exemplaire au sens moral, mais de cohérence et d’intégrité, parce que nous impactons notre entourage.

Directrice du cabinet d’un grand ministère comme celui du Budget est un poste de décision qu’aucune femme n’a occupé jusqu’à vous en RDC. Selon vous, que reste-t-il à faire pour promouvoir des femmes à des postes de décisions en RDC ?

Il reste beaucoup à faire et pas seulement en RDC, mais partout en Afrique et dans le monde. Le développement de l’Afrique passe par les Africaines on ne le répètera jamais assez. Les Africaines sont actives, dynamiques, avant-gardistes, savent prendre des risques et, ce, en dépit d’un environnement social et économique, précaire. Mais pour qu’une femme devienne leader, nous devons prendre soin de l’éducation et de la formation de la fillette. La première chose que notre gouvernement devrait faire c’est œuvrer au rétablissement du système scolaire digne de ce nom en RDC, à l’égalité d’accès à l’éducation entre les filles et les garçons et à la promotion des jeunes filles. La seconde serait que mon pays respecte et applique le seuil minimum de 30% de représentation des femmes à toutes les fonctions de haut niveau, dans toutes les structures administratives, politiques, sociales que l’Union Africaine à travers le département femme, genre et développe- ment de la commission, veut imposer à ses états membres. En RDC, il existe tout un arsenal juridique pour la pro- motion des femmes, l’article 14 de la Constitution, l’adoption de la Résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies, pour ne citer que ces exemples. Mais il faut que la théorie devienne une pratique palpable. En 2015, on comptait 7 femmes ministres sur 47 ministères, 2 femmes nommées à la tête des 26 nouvelles provinces et un peu moins de 10% de femmes à l’Assemblée Nationale qui compte 500 députés. Vous voyez que nous avons encore un long travail, un chemin à parcourir ! La chose important que je veux souligner c’est comment les Congolaises se prennent en charge à travers des associations et des ONG (Organisations Non Gouvernementales) comme « RIEN SANS LES FEMMES », qui réunis des activistes qui agissent pour la parité et la représentation égalitaire hommes-femmes dans des instances de prises de décision à tous les niveaux, comme « AFIA MAMA » ou encore « la CAFCO ( cadre permanent de concertation de la femme congolaise) », veillent à ce que la théorie devienne une réalité.

Être femme et être noire équivaut à une double peine dit-on. Qu’en pensez vous ?

Tout est une question de point de vue. Là, où beaucoup voient le verre à moitié vide, moi je préfère le voir à moitié plein. Nous les femmes noires sommes deux fois plus visibles, avons deux fois plus de chance d’impacter positivement notre entourage. Être femme et être noire est une double chance !

Propos recueillis par Anne Cécile DIALLO